
(c) Paul Desveaux
« Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou, par un autre tour de folie, de n’être pas fou. » (Pascal)
« Ce n’est pas en enfermant son voisin que l’on se convainc de son propre bon sens. » (Dostoïevski)
Michel Foucault fut passionné par le thème de la folie, son Histoire de la folie se lit comme un roman.
En 1973, il découvre le singulier « fou littéraire » de la fin du XIXème siècle, Jean-Pierre Brisset, qui fût apprenti pâtissier, officier de la police judiciaire, inventeur de la bouée, puis, subitement à 42 ans s’autoproclame grammairien et professeur de langues vivantes.
Michel Foucault est à l’initiative de l’édition de La Grammaire logique & La Science de Dieu de Jean-Pierre Brisset, dont il écrit la préface, portrait drôle et vertigineux de Jean-Pierre Brisset, intitulé Sept propos sur le septième ange. Cette préface est une perle de littérature, de poésie et d’humour…
Jean-Pierre Brisset est un phénomène littéraire. Nous connaissons de lui sept publications à compte d’auteur dont La Grammaire logique, résolvant toutes les difficultés et faisant connaître par l’analyse de la parole la formation des langues et celle du genre humain et La Science de Dieu, conçu rentrant chez lui un soir de juin 1883 et écrit en gare d’Angers.
La Grammaire logique & La Science de Dieu sont une recherche sur l’origine de toutes les langues. Brisset y développe une scénographie phonétique, tous les mots d’une langue s’expliquant par le bruit qu’ils font, tous les mots étant dans la bouche sous forme sensible avant de prendre un sens. Il suffit de laisser tomber le livre à une page quelconque pour être traversé de sourires, rires, surprises, enchantement, stupéfaction ! Brisset est juché en un point extrême du délire linguistique.
LE SPECTACLE
A partir de ce texte de Michel Foucault et de ceux de Jean-Pierre Brisset, nous réaliserons une conférence/concert sur l’origine de toutes les langues. Cours de linguistique décalé. Musicien.ne.s chanteu.rs.ses bienvenu.e.s, pour que le jeu avec les mots se mêle au jeu des sons, des bruits. Car chez Brisset le « son » est la scénographie du « sens », ainsi que le souligne Michel Foucault : « Oreille bruissante, répétitions instables, violences et appétits déchaînés, c’est le sommet, celui de l’ivresse et de la danse, celui de la gesticulation orgiaque : point d’irruption de la poésie et du temps aboli, répété. Mort, lutte avec les diables, déchéance des hommes, guerre pour les mots que les dieux et les grenouilles se livrèrent jadis au milieu des roseaux bruyants du matin. Dans le langage en émulsion, les mots sautent au hasard, comme dans les marécages primitifs nos grenouilles d’ancêtres bondissaient selon les lois d’un sort aléatoire. Au commencement étaient les dés. »
Extrait de BRISSET
« Voici les salauds pris ; ils sont dans la sale eaux pris, dans la salle aux prix. Les pris étaient les prisonniers que l’on devait égorger. En attendant le jour des pris, qui était aussi celui des prix, on les enfermait dans une salle, une eau sale, où on leur jetait des saloperies. Là, on les insultait, on les appelait salauds. Le pris avait du prix. On le dévorait, et, pour tendre un piège, on offrait du pris et du prix : c’est du prix. C’est duperie, répondait le sage, n’accepte pas de prix, ô homme, c’est duperie. »
Extrait de FOUCAULT
« Un mot, c’est le paradoxe, le miracle, le merveilleux hasard d’un même bruit que, pour des raisons différentes, des personnages différents, visant des choses différentes, font retentir tout au long d’une histoire. C’est la série improbable du dé qui, sept fois de suite, tombe sur la même face. Peu importe qui parle, et, quand il parle, pour quoi dire, le même cliquetis, invraisemblablement, retentit ; « Voici les salauds pris ».
Cri de guerre sans doute de nos ancêtres nageurs, rugissement de la victoire. Aussitôt la rumeur de la bataille se répand : les messagers tout autour d’eux racontent la défaite des ennemis et comment on s’est emparé d’eux – dans la sale eau ; murmure des grenouilles autour du marécage, froissement des roseaux au soir de la bataille, coassante nouvelle. Retentit alors le mot d’ordre ; on hâte les préparatifs, les cages s’entrouvrent et se referment, et, sur le passage des captifs, la foule crie : « Dans la salle aux pris, dans la salle aux pris. » Mais les affamés, les avides, les avares, tous les marchands de la têtarde cité pensent plutôt à la viande et au marché ; autres désirs, autres mots, même brouhaha : « salle aux prix ». Cependant aux grilles de la prison, la foule bave et crie :
« Salauds ! ».
Et voilà qu’au-dessus de ces invectives multiples, de ces scènes bariolées traversées de cris de guerre, se met à tourner la grande forme ailée, majestueuse, acharnée et noire de la saloperie elle-même. Bruit unique. Saloperie des guerres, et des victoires dans la boue. Saloperie de la foule en fête injuriant les captifs. Saloperie des prisons. Saloperie des récompenses distribuées, saloperie des marchés où s’achète la viande des hommes. »
Bruno Boulzaguet