(c) Laurent Schneegans
« La thématique, c’est le degré zéro de la littérature » (Mohamed Mbougar Sarr)
« J’ai parfois l’impression de vivre une bonne vie à propos de rien. Je préfèrerais une vie terrible, mais avec un sens. » (Clairvius Narcisse)
Quelque part, on ne sait plus où ni quand — peut-être dans plusieurs endroits et à plusieurs moments — un groupe de gens — ensemble ou séparément (peut-être était-ce un groupe qui ignorait en être un ?) — a élaboré un plan — des plans — tenté d’initier un mouvement.
Elles et ils espéraient modifier quelque chose, augmenter le réel en inventant de nouveaux mondes à l’intérieur du monde.
Qui étaient ces gens ? S’ils formaient un groupe, quel était son objet, son but, ses principes ? Quelles furent leurs vies, de quoi avaient-ils peur, à quoi aspiraient-elles, qu’avaient-ils imaginé ?
Quelles étaient leurs colères, leurs joies, leurs doutes, leurs pensées ? étaient-elles des physiciennes, des plasticiennes, des pédagogues ? Étaient-ils des jardiniers, des garagistes utopistes, des architectes conceptuels, chorégraphes, directrices de MJC, maîtres d’écoles ? Étaient-ils des enfants ? Des écrivains ? Des paysans ? Tout autre chose qu’on ne saurait définir ? …
Peut-être ils échafaudaient d’interminables théories promptes à fissurer d’insondables machines — peut-être passaient-elles simplement leurs soirées à danser, lire, peindre des motifs répétitifs sur des murs nus, s’aimer comme plus personne ne s’aime.
(Ou juste attendre en baillant qu’une Fin se présente ?)
Peut-être pleuraient-ils sur leur sort en se serrant très fort entre des bras humides.
Je viendrai avec des bribes — morceaux d’archives — extraits de livres ou revues auxquelles certaines auraient, dit-on, participé.
Je vous confierai des photos (parfois floues), des lettres, poèmes, manifestes inachevés, correspondances numériques ou manuscrites (etc) ; et nous essaierons ensemble de déformer ce puzzle sans modèle et d’en imaginer les pièces manquantes.
Nous écrirons les derniers paragraphes de leurs romans, les dialogues de leurs courts métrages (pourquoi pas en tourner certains ?) — nous reconstituerons de mémoire leurs conversations téléphoniques ou leurs fils WhatsApp — nous rédigerons leurs biographies imaginaires — nous écrirons leurs scènes d’amour, de ruptures, ou de fêtes. Nous inventerons l’enterrement de l’une des leurs — la fuite d’une autre — les récriminations ou la vengeance d’une troisième.
Nous écrirons tout ça avec nos stylos, nos pages blanches et nos interfaces de traitement de textes.
Puis nous nous demanderons comment en faire du théâtre.
Comment jouer tout ça. Nous passerons — dans un joyeux va et vient chaotique — de la page noircie à la scène arpentée.
Pour le dire sans fioriture (car j’en ai mis beaucoup dans ces pages, pardon), nous écrirons chaque jour pendant deux heures et jouerons les deux suivantes — afin d’éprouver comment les questions formelles posées par l’exercice de la mise en scène et du jeu s’articulent avec les mêmes questions initialement traversées dans l’écriture individuelle et collective.
Jérémie Fabre