
(c) Paul Desveaux
Je pourrais dire avec Copeau que : «Molière est notre parfait modèle, parce qu’il est essentiellement cela : un metteur en scène infaillible, c’est-à-dire un homme dont l’imagination prend feu devant les possibilités du théâtre, qui applique son génie à tirer de ses possibilités un parti extrême, qui voit d’emblée toutes les perspectives du jeu que lui ouvre la scène, ne s’embarrasse jamais dans le mouvement ni dans la phrase, et sait faire tout ce qu’on peut faire dans un certain ordre?»
La langue de Molière est vivante définitivement. Dès qu’un théâtre l’accueille, elle est prête à faire son ouvrage, à revivifier d’elle-même la pensée dans ses filaments, méandres, échos. Elle a gagné en intensité et étrangeté au cours des siècles, elle doit garder sa singularité d’origine et la vie que l’auteur lui a insufflée; ne pas craindre cet éloignement apparent qui nous la rend si étrange par moments, mais au contraire prêter l’oreille à ce qui nous semble le plus incompréhensible. Il ne s’agit pas pour autant de la rendre archaïque, saugrenue, sous prétexte d’en respecter toutes les particularités, mais simplement de la rendre à elle-même dans le temps que nous vivons sans nous préoccuper de la moderniser ou non. La modernité passe, ce que renferme le poème reste intemporel. Si nous voulons qu’elle ait un impact sur le présent autant aller à la quête du noyau qui l’a engendrée avec la violence et le feu: cette énorme énergie latente prête à jaillir et fertiliser le temps. Le théâtre devient alors politique (si on entend par politique non un endoctrinement idéologique, mais une présence active dans la cité des hommes.) Cela se passe ici et maintenant et doit avoir un effet immédiat sur le réel, (et non pas chercher à représenter un réel hypothétique). Ce potentiel est contenu dans le poème dès l’origine: à nous d’y aller.
Le français de Molière, dans sa perfection classique, sa fluidité, son élégance, ne se rend que plus transparent aux mouvements chaotiques, aux forces bouillonnantes et obscures qui habitent les passions humaines. Ce théâtre dont le spectateur est décidément le personnage principal, le roi en quelque sorte, celui qui regarde et entend autant qu’il est regardé, vu et entendu, est un théâtre de révélations réciproques. C’est pourquoi il est régénérateur et toujours joué au présent (quelle que soit l’époque où l’on s’y aventure et quel qu’en soit le «déguisement»).
En s’intéressant à des canevas archaïques connus de tous et en les composant très méthodiquement, Molière fait de ses pièces des chefs d’oeuvres où toute forme de rhétorique est passée au hachoir de la langue, dans une sorte d’ivresse verbale, sonore, éructant par tous les orifices. Aux acteurs de s’en emparer. Cette fête du langage, contenue en une aire de jeu de quelques mètres carrés est un court temps dilaté mentalement par la folie qui se propage de cerveau à cerveau.
Claude Buchvald