
(c) Paul Desveaux
« Apprenez donc à voir au lieu de rester béats
Et agissez au lieu de parler encore et encore.
Sur le monde ça aurait presque imposé sa loi !
Les peuples se sont montrés les plus forts
Que personne ne triomphe trop vite toutefois –
Le ventre est encore fécond d’où ça sort. »
Tel est l’épilogue écrit en 1941 au sujet de la montée du nazisme par Bertolt Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Cet avertissement, aujourd’hui, ne manque pas de s’actualiser de manière manifeste.
Je crois que l’une des choses que nous apprend la pratique théâtrale est d’être à l’heure. Des répétitions et de la rencontre avec les spectateur.ice.s d’une part. Mais aussi et surtout à l’heure de ce qui est présent ou se présente. D’autant plus quand ce qui se présente menace directement la possibilité de représenter toute chose.
Parfois, il y a des rendez-vous qu’il est grave de manquer.
C’est pourquoi je propose pour ce stage que nous travaillions sur trois auteur.ice.s qui ont chacun.e à leur manière ausculté ce « ventre fécond » dont parle Brecht :
– Romane Nicolas avec son texte La Great Fuite Of La Bourgeoisie
– Brecht lui-même et son Arturo Ui (dans la traduction d’Hélène Mauler et René Zahnd)
– Elfriede Jelinek avec Sur la voie royale
Ces trois pièces, d’époques, d’éthiques et d’optiques différentes, partagent toutefois une intelligence commune : l’humour comme dissolvant des humeurs mauvaises. Elles sont ce qu’on pourrait appeler des « farces politiques ». Elles manient satire, idiotie, dérision, grossièreté, caricature et parodie avec la plus grande acuité et le plus grand raffinement. Tant pour conjurer l’attraction nihiliste que pour sublimer son fiel en nectar acidulé. Ou en combustible à sédition. Tout dépend de l’heure encore. Elles agissent comme des contre- poisons ou des contre-terreurs. Leurs rires nous désenvoûtent des forces de l’intimidation. Elles nous autorisent à penser et agir. Sur le flanc même de ce qui nous menace et interdit toute alternative.
Leurs luxuriances créatives sont à l’opposé de l’indigence mortifère. Elles débordent, bondissent, contemplent et singent avec délectation les faces écumantes, elles exultent dans l’adversité et la joie. Elles déclarent des combats d’allégresse.
Charly Breton